La vie se charge du reste

Nous roulions vers le cimetière, prêts à nous souvenir du lendemain.
Nous étions quatre. Moi, Clémence, ma mère, et ma sœur au volant. Quelques mois plus tôt, mon père était décédé de la Covid-19 et la cérémonie avait été épouvantablement réduite. Pour « rendre un dernier hommage », ma mère avait décidé d’organiser un grand rassemblement autour de la tombe de son mari. Elle avait eu largement le temps de programmer cette journée.
Il pleuvait. La voiture filait sur les routes maussades de Seine-et-Marne, qui longeaient des champs, immenses, implacables, infinis. Les petites villes ternes laissaient la place à de tristes villages. Nous arrivâmes enfin. La voiture trouva facilement à se garer sur la place du village, devant la bâtisse qui avait abrité autrefois un restaurant. La vieille école que j’avais toujours connue était en face. La pluie cessa, miraculeusement dit ma mère, le soleil perça les nuages. En réalité, je me mis à regretter l’ondée : la pluie était plus tendre que l’absence. Nous étions très en avance. Je fis quelques pas.
Les gens arrivèrent peu à peu. La famille grave, les amis en deuil. Seule la végétation reflétait la douceur de la saison, propre au début de l’automne qui m’a toujours semblé contenir une promesse : une harmonie, des jeux de lumière, des teintes plus douces. Le modeste cimetière fut gagné par la compagnie funèbre. Comme si le décès avait eu lieu simplement quelques jours plus tôt, nous entourâmes la tombe, petit caveau familial sobre et garni de fleurs fichées dans une terre fraîche. L’idée de ma mère et de ma sœur était de déposer dans une petite niche au-dessus de la pierre polie une édition originale d’Ulysse de Joyce, que mon père chérissait. Comme j’avais fait don de ce livre sans en parler quelques mois plus tôt, mon amante Clémence et moi avions couru les bouquinistes pour essayer de trouver la plus vieille édition possible. Clémence s’était tout particulièrement démenée dans cette entreprise. Une fée vibrionnant sur les quais de Seine, rivalisant de doigté pour découvrir le trésor à travers un feuilleté de vieux papiers glacés. Dans le cimetière de ce petit village de Seine-et-Marne, ce jour-là, je remis sobrement sur la tombe de mon père un Ulysse de 1934 et non de 1922, année originelle. J’eus l’impression de trahir mon père et j’éclatai soudain en sanglots. Comme si je prenais conscience seulement à cet instant de sa disparition. Un malentendu sur un livre, sans importance mais pour l’éternité.
Ma sœur me fixa. Je regardai l’alignement des sépultures. Bientôt, celle qui était devant moi emporterait ma mère. Au fond du cimetière, au pied du mur un peu branlant, à côté d’un amas de pierres de formes diverses, des parcelles de terre attendaient leurs morts. Je visualisai ma tombe. Mon prénom et mon nom.
Le retour fut sinistre. Clémence me prit le bras durant tout le trajet. Je regardai par la vitre. Je ne vis rien. A part l’œil de ma sœur dans le miroir de l’habitacle.
« -Je n’ai plus aucun souvenir de la moindre couleur de cette journée. Comme si j’avais traversé ces heures sans retenir une teinte, une coloration, une gamme sur la palette. Rien ». J’étais dans mon fauteuil, un verre d’eau sur la table basse transparente.
« -C’est vrai, cela te ne ressemble pas » me dit Clémence. « Ne t’inquiète pas, cela va vite revenir ».
Quelques jours plus tard je partis faire de la course à pied. Courir le long de la Seine au petit matin était le seul moment où j’oubliais l’inanité de mon corps. Je pensais, je pensais non à la course elle-même, mais à tout ce qu’il pouvait y avoir entre deux courses ; seul l’intervalle comptait. Je regardais devant moi, fixant un pont, un point. Souvent j’élevais le regard. Le jeu des ombres et de la lumière. La perspective. Je courais de plus en plus longtemps. Cela me faisait sourire, j’osais même scruter mon propre reflet dans les vitres des magasins, moi qui n’aime pas me regarder alors que je suis acteur. Il y eut une exclamation, un appel. Je tournai la tête : un homme sous un abri de bus se parlant à lui-même, quelque chose à la main. Me regardant.
« Savez-vous qui vous êtes ? ».
« Savez-vous où vous vous trouvez ? ». « Savez-vous votre nom ? ». « Monsieur ? ».
Mes yeux clignant. Un mouvement autour. Une peau, un mal puis un enchainement de peines. Quelque chose d’indéterminé. Puis un globe. Une volute de couleurs dans une sphère de verre reliée à un morceau de chair. « Bonjour ». Mes pieds invisibles. « Vous êtes à l’hôpital ». Un triangle. Je sentais ma respiration.
« Vous avez été renversé par une voiture alors que vous faisiez votre jogging Monsieur. Vous avez une double fracture tibia et péroné, entre autres, et on vous opère dans deux heures. Le chirurgien n’aura peut-être pas le temps de se déplacer avant, mais l’anesthésiste va venir vous voir. Avez-vous quelqu’un à prévenir ? Ah, j’oubliais, je m’appelle Sandra, infirmière ».
« Clémenti…Clémence Olivié ». Je soufflai.
La suite est sans grand intérêt. Compte tenu de ce que j’avais entendu dans les média, je m’attendais à un massacre. En réalité, je fus pris en charge avec attention et professionnalisme, avec bienveillance et rapidité. Il y avait du monde en blanc, en jaune, en vert, en bleu. Je ne comprenais pas à quoi correspondaient les couleurs des tenues, ce qui fit sourire Clémence lorsque je la retrouvai le soir, dans ma chambre.
« Tu vois, c’est revenu ! Tu vas y avoir droit plein les yeux. Et moi je t’ai à l’œil ».
Après quelques jours passés en orthopédie, plus je commençais à me remettre, plus j’enrageais. Les choses ne se passent bien sûr jamais comme on s’y attend, et j’appris que ma rééducation serait très longue. Je fus contraint d’imaginer un long séjour hors de chez moi. On m’orienta vers un établissement spécialisé, situé en banlieue. Le chirurgien vint me voir la veille de mon départ : « On vous transfère, vous comprenez, vous avez un gros truc ». Clémence quittait souvent Paris pour son activité d’artiste-peintre. Tandis que je serais dans la ville de Cleck, elle serait à Lyon pour une galerie. Me retrouver pour plusieurs semaines dans un trou à faire des exercices de kinésithérapie était une perspective à la fois terne et désolante, malgré certains charmes possibles comme les lectures, la solitude puis les retrouvailles régulières avec Clémence. Mais je devais jouer dans une pièce quelques mois plus tard : le retour sur les planches devait être le plus rapide possible. Ma troupe avait rencontré un certain succès avec une adaptation de La Tache, de Philip Roth. Le metteur en scène avait un temps imaginé de monter Le théâtre de Sabbath, mais le projet s’avéra trop périlleux. Nous nous orientâmes vers Némésis, le dernier roman du géant américain, pur chef-d’œuvre. J’héritai du rôle du narrateur, que l’on ne découvre que dans la seconde partie.
Dans mon ambulance, entre Paris et Cleck, je songeais, étendu sur une civière, à tous les livres que j’allais pouvoir lire ou relire, tandis que le ciel et les nuages défilaient à travers la vitre bleutée de la porte arrière. Je réfléchissais aussi à la manière dont j’allais travailler mon rôle. Le véhicule m’emmenait ainsi, rapide sur une voie d’autoroute fluide, attentif et souple ensuite sur les départementales, prudent et habile à l’approche du centre. Le ciel n’avait pas changé, blanc cassé en permanence. Mon arrivée dans l’établissement fut très quelconque, personne ne semblait m’attendre. Des agents finirent par venir, en me demandant comment je m’appelais et si je savais pourquoi j’étais là. Heureusement j’avais une chambre seule. Contrairement à ce que j’avais imaginé, elle n’offrait aucune vue. Pas de parc, pas de pelouse. Rien qu’une cour, bardée de drapeaux syndicaux. De multiples autocollants rouges ou mauves vantaient un peu partout les RTT.
J’appelai Clémence, qui semblait plus soucieuse que moi. J’essayais de la rassurer. Je passais ensuite à la tâche brève mais essentielle du rangement de mes affaires. Ma tablette était trop grande pour entrer dans le coffre mis à disposition. Le reste était pourtant fonctionnel, la chambre était propre, moderne, l’équipement semblait impeccable. Je pouvais me mouvoir avec des béquilles, et j’entrepris de me transporter jusqu’à la salle de bains. Les murs étaient recouverts de carreaux noirs, brillants, le lavabo était de grande dimension, ample et à la bonne hauteur. Me revint en mémoire une salle de bains davantage spacieuse, plus luxueuse, mais à la tonalité identique, dans un hôtel du centre de Rome. Lumière tamisée et calme propice. Je manipulai prudemment mes affaires de toilette, mon savon, mon ustensile de rasage, mes serviettes. Le miroir était ovale, couvrant une bonne partie du mur. Je me regardai. J’avais chaud, les radiateurs étaient ouverts au maximum. Une fine pellicule de sueur tapissait ma peau. Un rai de lumière traversait l’entrebâillement de la porte pour se calquer sur mes yeux, le reste de mon visage étant masqué par la pénombre. Pour saluer ces lieux ou consacrer ce moment, ou bien les deux, j’entamai de me déshabiller devant le miroir. J’enlevai prudemment mes vêtements, m’assis sur le rebord des toilettes pour le bas, puis me redressa. J’étais totalement nu, moi, mon corps mes plâtres, mes attelles. Pensant que tout cela était aussi pénible que dérisoire, je me mis à me balancer de droite à gauche, les mains sur le flanc. Je commençai aussi une série de grimaces à mon intention, à la terre entière, devant ce miroir ovale dans cette chambre d’un établissement d’une banlieue que personne ne connaissait. Langue pendue, yeux exorbités. Mains ouvertes et doigts écartés. Je commençai à m’exciter tout seul. J’oubliai qui j’étais. Je me mis de l’eau sur le visage, sur le torse. J’entrepris de grands gestes pour accomplir un cycle complet de célébration de mon arrivée, je pivotai et fixai mon reflet derrière mon épaule. J’étais toujours debout, et ventre en avant, les bras ballants.
Au bout de la main saisissant la poignée de la porte qui s’ouvrit brutalement, je vis une femme en blouse me regardant. « Monsieur Linden ? Vous allez bien ? ». Je fis connaissance avec ma docteure.
«- Pascal Linden ?
-Heu, oui…Voyez-vous, j’essayais de me faire aux lieux.
-J’ai frappé avant d’entrer, excusez-moi, visiblement vous ne m’avez pas entendu. Je vous laisse le soin de vous habiller comme il faut alors. Je suis Isabelle Gotling, médecin spécialisée en soins de suite et réadaptation post-traumatologique ».
Elle s’assit sur l’un des petits fauteuils installés près du lit. Je crus bon d’adopter un pyjama et un peignoir puis sortis de la salle de bains, attentif. Le Docteur Gotling m’expliqua les grandes lignes de la rééducation que j’allais suivre : durant plusieurs semaines l’enchainement des soins, les séances de kinésithérapie, de balnéothérapie, d’ergothérapie, de diététique aussi. Les points réguliers avec elle. Un débit courtois et mécanique.
« -Bien. Tout est parfait…Et qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
-Comédien, acteur de théâtre.
-Tiens ! ».
Elle croisa alors avec simplicité les jambes, et je crus percevoir l’ombre d’un sourire. Elle cessa de me regarder, prit un air songeur, et se tourna vers la pile de livres déposée sur une simple planche de bois clair. « Philip Roth, allons donc ! » s’exclama-t-elle. Elle prit Némésis, avec vigueur. Je lui expliquai ce qu’il en était, l’adaptation en cours, la troupe, les attentes du metteur en scène, mon rôle. Son regard devint plus intense, je la regardai réellement, puis elle aussi à son tour, tout simplement.
Dans cette chambre d’hôpital, nous nous regardâmes tandis que les livres du haut de la pile s’affaissèrent lentement, provoquant un léger bruit furtif, comme un souffle ralenti.
« Grand livre Monsieur Linden ! ». Isabelle Gotling eut un sourire profond, sincère, et sérieux à la fois : comme s’il ne fallait badiner ni avec elle ni avec la littérature. Ses yeux étaient couleur terre de Sienne, ronds et finement maquillés. Quand elle posa le regard sur moi, ses cheveux auburn suivirent le mouvement avec gravité. Son visage était appliqué, la symétrie des traits ne semblait pas naturelle mais étudiée. Elle sortit un stylo de sa blouse, je ne vis aucune bague mais je me souvins que les règles de l’hygiène hospitalière en proscrivait le port, elle griffonna un numéro sur un papier, qu’elle me tendit : le numéro de son secrétariat.
« Nous nous voyons dans deux jours, à 11h 30, pour faire un premier bilan, dans mon bureau. Si vous avez besoin de me joindre, vous avez ce numéro ». Elle semblait fatiguée. Je lui demandai un peu par plaisanterie si le travail à l’hôpital n’était pas trop dur, dans le contexte actuel, les économies, les papiers et les tableaux à remplir, enfin tout ce que les médias répétaient.
« Il est normal de rendre compte Monsieur Linden, nous travaillons avec l’argent du contribuable. Ce qui est difficile, c’est l’incompétence de certains responsables administratifs : ils ne se parlent pas entre eux, certains sont arrogants, opaques. D’autres sont de bonne volonté, mais si impuissants qu’ils font presque de la peine. Mais dans la plupart des cas : carriéristes et bornés. Mélange certes puéril mais apparemment jamais démodé ! ». Nous rîmes tous les deux. Elle me tendit la main, en me souhaitant bon courage.
Mon séjour dans ce centre de rééducation alterna torpeurs, douleurs et stupeurs. La suite est une étrange histoire, composée de peu de choses mais dont la bizarrerie ténue rend précisément son déroulement énigmatique. Au fil de mes pérégrinations de souffreteux sur le chemin du rétablissement, entre salles de kinésithérapie, bassins de balnéothérapie, cabinets médicaux, cafétéria, lieux de détentes, je découvris que l’établissement était de proportions considérables. L’ensemble était moderne, fonctionnel et lumineux. De grandes baies vitrées aux formes carrelées filtraient la lumière, des parois de métal sombre étaient brillantes comme des lames. Les halls distribuaient une collection de galeries éclairées par des appliques discrètes. Les couloirs étaient nus, astiqués et luisants sans discontinuité. Les hauteurs des plafonds variaient d’une pièce à une autre.
« -Aucune façade ne ressemble à une autre, ici », dis-je au Docteur Gotling, la première fois que je la revis. « De nombreuses pièces ont des formes différentes, les bâtiments sont tracés selon des plans qui ne sont jamais les mêmes ».
Mon médecin semblait perplexe. Je continuai, sans réfléchir.
« Ma foi, c’est un peu comme les hommes et les femmes…Nous avons tous des aspects différents, en fonction des circonstances ». Cela n’avait aucun intérêt mais Isabelle Gotling poursuivit.
« -C’est la vie Monsieur Linden ! Nous avons tous des apparences changeantes au gré des situations.
-Certes…Quand on regarde un homme, on n’en voit que la moitié…
-Bigre ! Vous aimez les masques ! ».
Et elle se mit à m’explique le tibia et le péroné.
Plus tard, elle s’aperçut de l’heure qui passait.
« -Déjà ! Je suis désolée, mais il faut que je me rende à Paris, je suis un peu retard.
-Dites bonjour de ma part aux fontaines, aux places et aux arches des ponts !
-Ou aux trottoirs étroits, aux espaces contraints et aux toits qui s’abaissent. Paris est superbe…comme un souvenir. Un décor de plus en plus tendu. Il y a plus de vie chez vous, dans les théâtres ».
Je souris. Mes progrès étaient nets. Le soir, j’appelais Clémence, je lisais, je travaillais mon rôle. Afin de me préparer, Max Biop, le metteur en scène, me fit apporter un casque de réalité virtuelle, qui me permettait de me retrouver sur scène avec mes camarades alors que j’étais allongé sur mon lit. Avec cet outil, je visualisais les acteurs, les décors, j’entendais les instructions de Max. J’étais immergé dans la représentation, la tête sur mon oreiller.
« -Incline-toi mieux ! » me disait Max, « Tu n’es pas prédestiné à ne rien faire ».
Simultanément, dans notre salle, le Nouveau Théâtre de l’Ambigu, un hologramme me représentait, du moins la forme de mon corps. En réalité, la forme d’un corps, avec mon visage, incrusté en surbrillance. L’affaire était nouvelle, les techniciens s’étaient amusés à bricoler cette nouvelle manière de travailler son rôle. Je ne pouvais pas tricher.
Clémence vint me voir le troisième week-end de novembre. Elle m’apporta un livre, A l’angle des rues, de Stéphanie Sirap. L’histoire semblait sinistre, le roman relatait les pérégrinations d’une professeure de Lettres, entre Brest et la capitale, entre son mari et son amant. Mais le style était vif, et, raison pour laquelle Clémence me fit ce cadeau, de nombreux passages étaient consacrés à Philip Roth. L’auteure parlait de Némésis comme d’un « grand livre ». Je lus tard ce soir-là, après le départ de mon amante. Le roman s’achevait sur cette phrase, banale et qui pourtant résonna étrangement : « Les hommes ont de tout temps possédé plusieurs faces, l’essentiel est d’aimer son masque ».
Le déclic. A partir de ce moment, je me mis à penser que mon médecin et la romancière pouvaient ne constituer qu’une seule et unique personne. Cette idée m’amusa autant qu’elle m’intrigua. J’en fis part à Clémence, qui s’avéra plus circonspecte. Prudente. J’essayais de voir davantage Isabelle Gotling, sans grand succès. Nos rendez-vous étaient espacés, et, de toute façon, elle était très occupée. Du reste, si elle était écrivain, quand pouvait-elle prendre le temps pour se consacrer à l’écriture ? Je tergiversais. Pourtant, les recherches sur internet sur Stéphanie Sirap ne donnaient rien. Plutôt, elles révélaient que l’auteure restait mystérieuse, les articles signalant qu’il s’agissait d’un pseudonyme, ce qui alimenta ma fébrilité.
Souvent seul dans ce centre de rééducation, je me liais peu à d’autres patients. Je profitai rarement des maigres extérieurs, un espace de graviers secs, un parcours de déambulation aux tracés sinueux peints sur le sol, une bande de verdure. J’y faisais quelques pas, mes progrès étaient réels mais tendaient désormais à se ralentir. J’enrageais toujours intérieurement. Je voulais absolument me remettre à la course à pied, un jour. Sur un banc, dans une verrière d’hôpital, regardant le ciel blanc, j’implorais une force invisible. Isabelle Gotling me jura que je pourrai courir de nouveau.
Dans l’ensemble le personnel était correct. Bien évidemment, une minorité d’abrutis, infichus de se coordonner (je leur dis un jour par provocation que je préférais le week-end parce qu’ils étaient ces jours-là moins nombreux et donc plus efficaces), mais, globalement, les gens étaient attentifs, serviables, professionnels. Une infirmière changeait souvent de coiffure. Un jour, elle vint avec ce que je crus être une perruque mise à l’envers. Elle s’appelait Maxa.
Parfois, j’écoutais la musique hypnotique de Yan Wagner, au fond de mon lit, les volets clos, la lumière éteinte, c’était parfait.
Je reçus la visite de quelques copains, de Max aussi, avec des acteurs.
Après avoir procédé à sa commande sur ma liseuse, je lus un autre roman de la fameuse Stéphanie Sirap. Et là, sur mon banc plongé dans ce que je pouvais me figurer comme un jardin d’hiver, à l’abri des tourments du monde, j’eus une autre surprise, en découvrant cette phrase, dès le premier paragraphe : « Paris était devenu un décor de plus en plus tendu. On avait l’impression que ses toits s’abaissaient ». Les mots qu’Isabelle Gotling avait prononcés devant moi dans son bureau.
Je n’eus de cesse de penser à elle, dangereusement. Qui était-elle vraiment ? Face à moi, elle était très professionnelle, concentrée, cintrée dans sa blouse. Je l’imaginais ailleurs, seule devant son ordinateur, avec ses joies et ses peines. Je ne voyais rien d’une possible écrivaine dans ce médecin compétent, soucieuse de la prise en charge de ses patients, tout en soulignant avec gravité les impérities des pouvoirs publics et les économies budgétaires.
« Voyez-vous Monsieur Linden, le pire est toujours de se contenter du court terme. Une petite économie peut engendrer des problèmes beaucoup plus coûteux quelques temps plus tard. Les gestionnaires se repassent les difficultés de manière irresponsable, telle une collection de jongleurs venant sur la piste à tour de rôle sans se rendre compte que leurs balles vont finir par se mélanger dans les airs. La lévitation n’a qu’un temps… ».
J’écoutais, mais ce qui m‘intéressait c’était de tenter de percevoir l’écrivaine. Comment lui faire comprendre ? Un passage dans ce que je pensais être son dernier livre était situé, sur la côte d’Azur, à Agay. Je tentais une approche :
« Quand je serais rétabli, j’ai hâte de retrouver les roches rouges du massif de l’Esterel, à Agay. Le lieu est superbe, la mer, le vent et les oliviers, le chant des cigales aussi…les pierres chaudes…. ». Isabelle Gotling me regardait.
« Vous ferez attention à ne pas trop forcer au début ». Cela ne m’avançait guère évidemment.
Les séances de rééducation s’enchainaient, les progrès vinrent enfin. Je cessai de me morfondre. Le jour où mon départ fut sérieusement envisagé avec précision, avec une date possible, la suite opérationnelle chez moi avec tous ses aspects pratiques, j’insistai de nouveau :
« -Pourrais-je vraiment courir de nouveau ?
-Bien sûr.
-C’est d’autant plus important que pendant longtemps je n’ai pratiqué aucune activité physique, aucun sport. C’est précisément cela. Il m’importe de courir toujours et encore parce que cela n’a pas été le cas avant.
-Bien évidemment.
-Je dois le faire. Courir, attraper le vent, rattraper mon ombre.
-Oui ».
Lors de mon départ, Clémence était là. Elle m’attendait dans le hall vitré et strié d’une étrange structure tubulaire en métal, tandis que je m’entretenais avec Isabelle Gotling. J’osai la regarder. C’est-à-dire que je m’approchai d’elle, je scrutai ostensiblement ses cheveux, son front, puis mon regard, lentement, se fixa sur ses yeux. Elle eut un léger mouvement de recul, me tendit le bras. Je serrai plus longtemps qu’il n’aurait fallu sa main.
« Merci. Et vive la littérature ! ». J’attendais quelque chose.
Elle me dit simplement au revoir.
Je quittai le centre, soulagé, triste, confiant, et inquiet. Clémence me dit qu’il était de temps de partir, que je devenais comme ces lieux, impénétrable et suggestif tout à la fois. Sur le chemin du retour, je me dis que cette période avait été parmi celles qui avaient le plus compté pour moi, alors qu’au fond j’en avais si peu profité.
La vie presque comme avant reprit. La vie avec Clémence. Quelques séances de kinésithérapie en ville, avec un professionnel appliqué et particulièrement sinistre, la marche, et les retrouvailles avec ma troupe. Je retrouvai ma place. Et la préparation du spectacle continuait.
Au début du printemps, nous prîmes la direction du cimetière dans lequel était enterré mon père. Son décès avait eu lieu un an auparavant. Clémence et moi étions seuls cette fois. Avant de pénétrer dans l’enclos, Clémence bifurqua vers la droite, pour emprunter un petit sentier longeant un canal apaisé, couleur de vieux papiers. Elle avait deux livres à la main, les deux livres de Stéphanie Sirap. Je la suivis en marchant presque normalement. Je ne boitais presque plus, j’avais bon espoir. Nous nous arrêtâmes au pied d’un peuplier, un parmi d’autres. Ses branches se libéreraient bientôt. L’herbe poussait à peine, la saison était peu avancée. Clémence sortit d’un petit sac à dos en cuir acajou une petite bêche, qu’elle mania avec aisance. Elle creusa délicatement un trou, sans meurtrir davantage les lieux. Elle déploya une énergie vive et tranquille, sourit en s’appliquant à dessiner une cavité arrondie. Elle déposa les deux livres dans le sol, en les mettant côte à côte, la couverture face à la terre qui allait les recouvrir. Une fois tapis en profondeur, les livres furent ensevelis avec minutie, sans hâte. Comme si plus rien ne pouvait se passer.
« Et…la vie se charge du reste » me murmura Clémence sur ce petit sentier sablonneux.
Je repensai à la pluie, à la place du village, au bitume gris et à l’homme sous l’abribus qui m’avait hélé. A la froideur de la table d’opération et à la chaleur des salles de rééducation du centre de Cleck. Mon reflet dans les glaces, nu ou habillé, mes béquilles, ma canne. Roth et ses personnages, Roth et ses doubles. Maxa, la seule qui soit venue me voir exprès pour me dire au-revoir. Les livres, les tablettes. Le théâtre et le public. Clémence. Son allant et sa force vitale. Le docteur Isabelle Gotling, ses yeux, ses doigts nus.
Je me suis rendu les jours suivants auprès de l’abribus devant lequel j’avais chuté. J’aurais aimé voir l’homme, ou quelque chose, pour en parler ensuite. Il y avait encore tant à dire, il y avait tant de mots. Bien sûr, il n’y avait personne. J’essayai de regarder le ciel comme Clémence me l’avait dit. Je cherchai les mots, de nouveau.
Quelques semaines plus tard, un nouveau roman de Stéphanie Sirap parut en librairie. Intitulé Une coupole à Paris, il relatait l’histoire d’un homme qui, après un accident, n’arrive plus à courir.

Juin 2020